Pour sa nouvelle création, le chorégraphe Boris Charmatz peuple la Cour d’honneur du Palais des papes d’une nuée de vingt-six enfants âgés de six à douze ans. Inspirée à Boris Charmatz par la vision nocturne d’une grue installant la scène et les gradins de la Cour d’honneur, la pièce s’inscrit dans le fil de régi, l’un de ses précédents spectacles, où des machines-chorégraphes s’emparaient des corps inertes des danseurs. Mais enfant introduit une substance plus troublante et complexe dans des rapports de force, dont l’univocité ne demande qu’à être remise en chantier. Neuf danseurs se saisissent des corps délicats et fragiles des enfants. Ils les soulèvent et les font voler, les étreignent et les font glisser, avec une conviction telle que les enfants ne peuvent que relayer leur discours et interroger : qu’est-ce qui continue de danser malgré tout dans l’enfance, et qu’est-ce que l’enfance fait danser ? La Cour peut être d’honneur, elle est aussi de récréation – une affaire de gravité, dans tous les sens du terme. Dans l’avant-propos de son ouvrage L’Inhumain, le philosophe français Jean-François Lyotard écrit : « Dénué de parole, incapable de station droite, hésitant sur les objets de son intérêt, inapte au calcul de ses bénéfices, insensible à la commune raison, l’enfant est éminemment l’humain parce que sa détresse annonce et promet les possibles. Son regard initial sur l’humanité, qui en fait l’otage de la communauté adulte, est aussi ce qui manifeste à cette dernière le manque d’humanité dont elle souffre, et ce qui l’appelle à devenir plus humaine. » En adepte des renversements, Boris Charmatz compte sur les enfants pour réveiller l’enfance du spectateur à travers des sensations que certains rêvent d’effacer à tout jamais. Chaque geste est risque de subversion, un aimant puissant vers l’inconnu. Un véritable, quoique balbutiant, réapprentissage de la liberté, qui pourrait conduire à une éphémère république des enfants.

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