À quoi reconnaît-on un chef-d’œuvre ? Sans doute par le fait qu’il soit joué et rejoué, année après année, parce qu’il excite toujours la curiosité des artistes qui s’en emparent et celle des spectateurs qui viennent le réentendre, ses questionnements apparaissant encore d’actualité. La Mouette demeure dans l’Histoire, elle est toujours active et sans doute toujours nécessaire et unique. Elle l’est évidemment pour Arthur Nauzyciel qui a voulu la faire entendre dans la Cour d’honneur du Palais des papes, lieu devenu emblématique de la pratique artistique du théâtre, mais aussi lieu historique d’une aventure spirituelle bimillénaire. Cette pièce qui parle, selon les mots du metteur en scène, «d’art, d’amour et du sens de nos existences», écrite à la fin de ce XIXe siècle qui se meurt sans bien imaginer ce que sera le XXe pourtant si proche, est aussi hantée de souvenirs, de mélancolie, de ruines et d’espérance. Foi en l’art, attente d’un amour réciproque, ces sentiments ne résisteront pas à la réalité d’un monde où la mort rôde, celle des mouettes abandonnées au bord des lacs et celle des artistes idéalistes qui, comme Tréplev tentant de rêver un autre théâtre, sont brutalement rejetés. Ce qui pourrait n’être qu’un mélodrame construit autour d’une sarabande d’amours impossibles – puisque personne n’aime celui qui l’aime –, devient un bal funèbre et métaphysique, une ­véritable parabole sur la condition de l’homme. Arthur Nauzyciel souhaite donc une nouvelle fois « parler pour ressusciter les morts », persuadé que l’auteur Anton Tchekhov «console les âmes» comme le docteur Tchekhov sauvait les corps souffrants. En retraversant La Mouette, il y croisera des spectres, ceux de l’écrivain russe, mais aussi Hamlet ou les héros de L’Orestie, venus témoigner du lien avec le passé, pour construire un théâtre qui se fait au présent, un théâtre de l’impérieuse nécessité.

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