Après Beaumarchais, Brecht et Büchner, c’est Shakespeare (1564-1616) que Jean-François Sivadier et son équipe ont choisi de questionner cette fois pour la Cour d’honneur du Palais des papes. L’auteur anglais écrit cette pièce en 1606 en pleine maturité au moment où s’annonce la fin du règne d’Elisabeth Ire. À lieu mythique, pièce mythique qui superpose et entrelace les thèmes autour des trois images de ce Lear : roi, père et fou. Profitant des mystères qui entourent les choix de ce roi qui donne son pouvoir, de ce père qui réclame des paroles d’amour filial et se trompe tragiquement sur la réelle nature de ses filles, de ce fou qui erre dans une tempête qu’il a en partie créée, Shakespeare et son Lear traversent les champs du politique, du désir, de la folie, de la paternité avec une force telle qu’il a servi de sujet d’études tant à Freud qu’à Lacan, sans véritablement livrer les secrets d’un parcours unique qui ressemble à un voyage qui pourrait ne jamais se finir. Fidèle à ses choix d’un théâtre qui ne peut se construire, chaque soir, qu’avec la conscience que le spectateur doit avoir qu’il est partie intégrante de la représentation, d’un théâtre qui ne peut être qu’une œuvre chorale offerte par ses interprètes, Jean-François Sivadier et ses acteurs s’engagent dans un spectacle à la hauteur de la démesure de cette aventure fascinante. Autour de Lear interprété par Nicolas Bouchaud, il s’agira aussi de parler du vide, du “rien” dans lequel se retrouve le héros et à sa suite tous les personnages. À la question que se pose Lear dès le premier acte : “Qui est celui qui me dira qui je suis ?”, la seule réponse est : toi-même… Et cette réponse l’entraîne dans la recherche permanente de l’endroit où il pourra se reconnaître, lorsque débarrassé de tout ce qui faisait sa vie de roi et de père, il fera l’expérience du manque. Du pouvoir absolu à la soumission absolue, du “tout” au “rien”, Lear chemine dans l’espace de sa pensée, dans les méandres d’une recherche qui se conclut par l’effacement définitif. S’il y a un moment où Shakespeare est bien cet “homme océan” dont parle Victor Hugo, c’est sans aucun doute lorsqu’il écrit Le Roi Lear. JFP

ma selection