Il fait froid, un père enlève sa veste et la pose sur les épaules de son fils. Une vieille dame sans mémoire cherche obstinément à son doigt la bague qu’elle n’a plus. Deux hommes s’étreignent dans la nuit pour conjurer leur solitude et signer l’aveu d’une possible tendresse. Autant de gestes simples, intimes ou anodins qui, dans le théâtre de Daniel Keene, deviennent des actes symboliques d’une grande force dramatique. Des gestes qui créent des liens quand la vie les empêche, qui relient fortement les êtres entre eux malgré la distance qui les sépare. Ils fondent avec les mots qui les entourent et les produisent, le réel hommage poétique d’un grand auteur contemporain à la profonde humanité de notre condition, si dure et misérable soit-elle.
Les trois courtes pièces que nous présentons dans un montage intitulé Un soir, une ville… ont en commun de se situer dans des lieux citadins où se croisent tant d’inconnus. Ce sont des ports où ils accostent provisoirement avant d’aller plus loin, des endroits de partance qui mènent ailleurs, les étapes d’un parcours de transition, on y passe et on s’éloigne sans se retourner. Une ombre sur un visage, l’inquiétude d’un regard, une allure précipitée ou la lourdeur d’un pas nous ont dit furtivement le secret d’existences dont il est impossible de soupçonner l’étendue. C’est l’imaginaire de l’auteur qui prolonge la brièveté de cette sensation momentanée ; il la transforme en une connaissance généreuse de la vie qu’il nous est donné de partager grâce au théâtre, à sa force antique d’exploration, grâce à sa capacité, jamais démentie, de mettre l’universel au creux de chacun de nous.

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